Texte III, Troisième Période

Marne = AD51, 10R 390

Lettre du soldat Émile Bernardon ou Bernadon écrite avant le 17 juin 1919, à un comité aidant les soldats de la Marne avec des colis. Le scripteur se trouve dans l'Allemagne occupée par les Français, à Kohlscheid près d'Aix-la-Chapelle. Bien que la date de la lettre soit ultérieure à la fin de la Première Guerre mondiale de quelques mois, nous intégrons ce texte dans le corpus car sa thématique et le statut de son auteur la rattachent toujours à notre Troisième Période. C’est un exemple, et un des plus déviants, de la très grande collection de demandes de soldats que conservent les Archives Départementales de la Marne.

Malgré les nombreuses déviances, le message principal (demande d’aide) est exprimé de façon réussie, autrement dit, la lettre est en général correcte sur le niveau de la construction logique (niveau élocutionnel selon E. Coseriu). L’intention du scripteur se comprend. Le lecteur doit pourtant faire un effort car stylistiquement le message n’est pas bien exprimé , il n’est pas tout à fait adéquat à la tradition discursive qui exige une expression claire et sans contradictions. Cette déviance sur le niveau du type de texte oblige le lecteur à tourner le contresens que produit la phrase à structure négative compliquée Je ne suie plue que seul Chermoie l. 7 - 9 en son contraire. De fait, le scripteur dit quelque chose comme « la situation de ma solitude n’existe plus ». Mais le contexte suggère qu’il veut dire : « Désormais, je n’ai personne. Je suis tout seul chez moi ». L’insertion de la signature dans la formule d’adieu et la répétition du nom sur la marge gauche pourraient être interprétées comme déviances graphiques liées à la gestion maladroite de l’espace disponible de la feuille. Sur le niveau transphrastique, on constate , à la l. 4, l’absence d’une transition explicite. Il y manque, après Salutation, un syntagme comme Cette lettre est … . De la même façon, le premier car (l. 7) introduit de manière elliptique le motif pour lequel le scripteur se croit en droit de demander l’aide du comité : comme on a déjà vu, il n’a plus de proches parents. Quant aux phrases, elles sont séparées par des points, cependant ceux-ci ne sont pas placés sur la ligne de base mais plus haut. La virgule n’apparaît pas (voir la formule d’adieu). Le scripteur possède des notions de base de l’accentuation. Pour la forme, son accent aigu est identique au point et en outre à son apostrophe (voir sˑil l. 5 ; âpriësen l. 10). Son usage du circonflexe (aû l. 6 ; âpriësen l. 10) obéit à une fonctionnalité inconnue. L’emploi des majuscules est souvent déviant : Salutation , Vous l. 4, Pouriez l. 5, Marnes , Je l. 7, Chermoie, Je l. 9, Toujour l. 10, l. 17 (voir aussi le I majuscule et minuscule dans Iinf. l. 11). On ne comprend pas pourquoi il barre le dernier mot de sa lettre : salution l. 17. Est-ce qu’il s’est rendu compte que le mot contient une faute ? De toute façon, il ne complète pas sa phrase par la forme correcte salutation mais met un point après l’adjectif qui reste sans nom. Sur le niveau des syntagmes et des mots, on relève deux fausses coupes (sine saire l. 3 qui varie avec sinseres l. 17 , men voallié l. 6) et deux fausses agglutinations (men l. 6, Chermoie = chez moi l. 9). La marque du pluriel manque dans Salutation l. 4 et l. 17. Ce phénomène , l’assimilation de l’infinitif à l’impératif (demandez l. 5) ou au participe du passé (men voallié l. 6), la réduction du <rr> au <r> simple (Pouriez l. 5), le phénomène contraire de la réduplication de <l> avec le résultat <ll> dans collit l. 6, obéissent au principe phonétique. Le digraphe <li> à la place de <ll> dans Mitralieuse l. 12 pourrait indiquer une prononciation toujours latérale de la palatale [ʎ], donc ou bien une réalisation archaïsante par rapport au français commun au début du XXe siècle (« déviance interne ») ou bien un régionalisme phonétique et par là une « déviance externe ». Quoiqu’il en soit, la lettre témoigne comme beaucoup d’autres des incertitudes dans le domaine des palatales. Le digraphe hypercorrect <ll> dans men voallié (= m’envoyer l. 6) relève de la graphie, non pas de la prononciation. La terminaison -es dans Marnes l. 7 signale des incertitudes dans la réalisation de ‑ais et de ‑é, problème qui affecte aussi bien les adjectifs que les verbes conjugués. suie (= suis) l. 8 et 10, plue (= plus) l. 8, Chermoie l. 9 pourraient être un reflet graphique de la présence d’un -e [ǝ] instable non-étymologique dans la prononciation. La forme s’il l. 5 pour si qui est une des déviances les plus fréquentes dans les lettres des scripteurs peu habitués, constitue un cas compliqué. Nous l’interprétons à la fois comme phonétique et comme morphologique, plus exactement comme réaction hypercorrecte à la prononciation [i] du pronom personnel il qui se confond, dans le français régional du nord, avec la prononciation et probablement aussi avec la fonction du pronom adverbial y. Conscient de cette fusion, supposons nous, notre scripteur semble la diagnostiquer aussi dans la conjonction si qui est pour lui un s’y et qui doit être corrigé en s’il.

Translittération diplomatique
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